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Quand la transmission ne passe pas à l'acte

Quand la transmission ne passe pas à l’acte

Une part de l’hérité qui ne se partage pas toujours

Depuis quelques années, j’interviens dans des dossiers techniquement aboutis qui butent pourtant sur le même refus. L’expérience m’a appris que la difficulté ne relève pas toujours du montage. Une autre trans-mission peut traverser celle des biens et remettre en jeu places, dettes ou mandats familiaux.

Cette situation, les notaires la connaissent bien. Les biens ont été évalués, les droits de chacun respectés, les conséquences fiscales anticipées. Pourtant, au moment de conclure, quelque chose peut coincer.

Ce « moment de conclure » mérite peut-être d’être entendu aussi avec Lacan. Après l’instant de voir et le temps pour comprendre vient, dans le temps logique, le moment où le sujet doit se décider sans attendre qu’une certitude complète lui soit garantie. Conclure ne revient donc pas seulement à comprendre ; encore faut-il qu’un acte puisse s’engager. Or c’est précisément là que la transmission peut se suspendre [1].

En effet, une décision jusque-là admise peut se voir soudain remise en cause, une compensation jugée pourtant équitable peut être ressentie comme une offense ou, parfois même, un bien de faible valeur peut concentrer à lui seul toute la violence du conflit. Alors, on se voit reprendre les chiffres, affiner le schéma, chercher une autre combinaison. Et pourtant… le désaccord persiste, quitte à changer d’objet. Quelque chose dans ce qui fait répétition semble faire retour et ramener chacun au même point.

Le lustre du lustre

Je pense à une fratrie dont le conflit successoral avait fini par se cristalliser autour d’un immense lustre, en cristal bien sûr, qui occupait le salon de la maison familiale.

L’objet avait de la valeur, certes, mais beaucoup moins que des biens auxquels chacune des deux sœurs se disait prête à renoncer pour l’obtenir. À cet endroit déjà, le compte faisait « des-faux ».

C’est en prêtant l’oreille aux associations de l’une des deux sœurs, sur mon divan, que d’autres éléments de leur histoire sont revenus. Enfants, elles avaient beaucoup joué avec les bijoux de leur mère, les diamants, les colliers, les boucles d’oreilles, tout ce qui brillait et pendait autour du cou. Puis, un jour terrible, ces bijoux avaient été volés.

Au fil des associations, le lustre vint se nouer à cette perte, à quelque chose de la beauté maternelle, de son éclat et de ce qui, avec les bijoux, avait disparu.

Alors le lustre n’était plus tout à fait seulement le lustre. Il y avait aussi le lustre du lustre, soit à dire sa splendeur, quelque chose de la présence maternelle dont l’objet semblait être devenu le dépositaire.

Ce serait pourtant aller un peu vite que d’en conclure que le vol des bijoux « expliquait » la dispute. La clinique ne procède pas ainsi. Une association n’est pas une preuve et l’inconscient n’est pas une causalité de rechange. Ce qui revenait dans la parole permettait néanmoins d’entendre que cet objet avait pris place dans une histoire plus ancienne et que, derrière la question de savoir à laquelle reviendrait ce cristal suspendu, quelque chose de cette perte faisait aussi retour.

L’une des deux sœurs put alors mettre en mots une part des affects liés à cette histoire. Quelques jours plus tard, elle consentit à laisser le lustre à sa sœur, laquelle, elle aussi passée sur mon divan, n’en voulait déjà presque plus avec la même nécessité. Dans la foulée, la transmission put aboutir.

Ça coinçait là, dans cette co-incidence restée insue entre l’éclat du lustre, ce qui pendait autour du cou et le vol des bijoux — pour ne pas dire un « vol de mère ». Toute une chaîne signifiante qui faisait nœud. Il fallait partager le lustre, certes, mais aussi départager ce qui, à travers lui, ne se laissait pas compter.

Une transmission ne vient jamais toute seule

Une trans-mission familiale peut en nouer deux, hétérogènes. L’une, patrimoniale, transmet des biens ; l’autre, inconsciente, continue, souvent à l’insu de chacun, de distribuer des places.

Du côté de ce qui s’organise et se calcule, il y a les actes, les chiffres et les signatures ; mais sous cet ordonnancement peut circuler autre chose — soit à dire une parole retenue, une demande de reconnaissance, quelque chose qui a pu être refoulé ou, tout bonnement, un désir qui ne trouve ni sa voie ni sa voix.

À la manière de Magritte, on pourrait dire que « ceci n’est pas une maison de famille ». Ou plutôt, ce n’est jamais seulement une maison, puisque derrière sa valeur économique peuvent se loger une appartenance, une dette, une fidélité, douteuse parfois, voire le droit supposé de poursuivre l’histoire familiale [2].

Celui qui donne de son vivant cherche souvent à pacifier ; il ouvre pourtant aussi une scène où chacun ne vient pas seulement recevoir sa part, mais quelque chose de plus ancien et de beaucoup moins partageable. Une entreprise transmise peut désigner un élu, tandis que l’usufruit conservé, précaution parfaitement légitime pour celui qui transmet, peut être entendu par ses enfants comme le signe qu’il ne veut « toujours pas lâcher ».

Une part, mais à quelle place ?

Une part n’est jamais seulement une part. Elle peut devenir la part belle, la part du gâteau, la part d’ombre, la part manquante ou la part qui revient. Elle part d’où, pour aller où ?

L’égalité comptable ne recouvre pas nécessairement l’égalité symbolique. Deux enfants peuvent recevoir des valeurs identiques sans recevoir, subjectivement, la même chose. L’un reçoit un actif disponible ; l’autre, la maison des parents, avec l’obligation plus ou moins explicite de l’entretenir, d’y réunir encore la famille ou de continuer à faire vivre ce qui ne devrait surtout pas disparaître.

L’un reçoit une valeur ; à l’autre échoit, avec le bien, une forme de mandat.

C’est dans cette différence que peut se faire entendre ce que la psychanalyse nomme une dette symbolique. Rien ici qui puisse véritablement se solder, puisqu’elle renvoie à ce que chacun reçoit avant même d’avoir pu le choisir — un nom, une filiation, une histoire et, parfois, des attentes. Elle peut se nouer à des comptes plus imaginaires — qui aurait reçu davantage, qui serait le préféré ou qui aurait enfin droit à réparation. Ces comptes-là, si imaginaires soient-ils, n’en produisent pas moins des conflits très concrets.

L’acte notarié donne à la transmission sa forme, sa date et ses effets juridiques. Faire acte engage pourtant aussi, dans la langue comme dans la vie psychique, un avant et un après. Il serait abusif de confondre l’acte juridique et l’acte au sens psychanalytique ; leur voisinage ouvre néanmoins une question. Ce qui peut juridiquement être acté peut-il déjà, pour chacun, faire acte ? Ce qui est établi par le droit n’est pas ipso facto accepté dans l’économie psychique de celui qui le reçoit.

C’est là que pourrait se poser la question d’un tiers clinique

Il est des incompréhensions qui demandent simplement de la pédagogie, et une famille qui se dispute n’appelle pas, pour autant, une intervention clinique. Les familles discutent, négocient, changent d’avis, se fâchent parfois ; tout cela appartient à la vie familiale et à la transmission elle-même.

J’oserais dire que les notaires sont fréquemment de remarquables psychologues ; ils savent trouver les bons mots pour répondre aux bons maux.

La question n’est donc pas d’apprendre aux notaires ce qu’ils savent déjà des familles, mais de repérer le moment où ce qui s’y joue demande à l’acte de résoudre ce qu’aucune clause ne pourra, à elle seule, régler.

Car lorsque les solutions changent et que le refus persiste, la difficulté n’est plus seulement dans ce qui est offert. « Je te demande de refuser ce que je t’offre parce que c’est pas ça », disait Lacan [3]. Formule paradoxale, qui noue la demande à ce qu’elle ne saurait entièrement dire du désir et qui ouvre ici une question. Si ce n’est jamais tout à fait « ça », alors qu’est-ce qui se demande à travers un refus ?

Le notaire peut alors se trouver investi, à son insu, d’une place qui excède sa mission ; on attend de lui qu’il tranche une rivalité ancienne ou reconnaisse une injustice dont le dossier n’est devenu que le support. Il rencontre alors, non la limite de sa compétence, mais la frontière de son champ d’intervention.

Le psychanalyste écoute cette même parole depuis une autre place ; son savoir-faire porte sur ce qui, du refoulement, peut faire retour, sur les signifiants qui se répètent à l’insu du sujet et sur ce que le transfert remet lui-même en jeu.

La formule de Lacan selon laquelle « l’inconscient est structuré comme un langage » prend ici tout son relief. L’inconscient ne parle pas à côté de la conversation patrimoniale, comme s’il existait derrière elle un second discours qu’il faudrait découvrir ; il la traverse [4].

Ça bloque parfois là où le ça insiste.

Encore faut-il ne pas réduire l’inconscient au ça. Ce qui se noue dans une transmission engage, avec la seconde topique freudienne, l’entrecroisement des motions pulsionnelles du ça, des identifications constitutives du moi et des exigences du surmoi [5].

Une autre place d’où faire parler l’inconscient

Face à ces situations, j’ouvre un autre lieu de travail, distinct de celui où se construit le schéma patrimonial. J’utilise, selon les cas, le dispositif classique de la psychanalyse ou, lorsque plusieurs membres d’une même famille sont concernés, un dispositif clinique particulier, sans face-à-face, dont je me garderai bien de livrer ici tous les secrets. Sa singularité tient autant à la disposition des places qu’à la manière dont j’y accueille et fais circuler la parole.

Le secret de la consultation y tient évidemment une place essentielle. Lorsque plusieurs personnes sont reçues ensemble, l’absence de face-à-face n’est pas un simple aménagement de l’espace. En limitant la captation par le regard et l’affrontement spéculaire, en desserrant aussi cette nécessité de guetter sur le visage de l’autre l’effet de chaque mot, il devient parfois possible à la parole de prendre une autre voie — et, par là même, une autre voix.

Le psychanalyste n’a alors rien à trancher. Une réconciliation peut advenir, un compromis parfois se dessiner, mais ce ne sont pas eux qu’il poursuit ; son travail porte sur ce qui se répète, se noue et insiste dans la parole, jusqu’à ce que quelque chose puisse éventuellement se déplacer dans les positions de chacun.

De son côté, le notaire poursuit ce qui relève de sa fonction. Savoir, lorsque le dossier a changé de registre, ouvrir la possibilité d’un tiers peut conforter la confiance que la famille lui accorde, puisqu’elle éprouve alors que ce qui débordait la seule question des biens a bien été entendu. Un véritable travail de concert peut naître de cette complémentarité des fonctions, pour autant que les places, elles, restent distinctes.

L’héritage et ce qui en reste

Je ne prétends pas qu’une transmission puisse, à elle seule, réparer toute une histoire familiale. Toutes les fâcheries ne peuvent être empêchées.

Il arrive pourtant qu’une fois certains mots enfin prononcés, les biens retrouvent leur destination première, être transmis, sans avoir à régler des comptes qui ne sont pas les leurs. L’acte peut alors être signé, différé ou repensé ; il n’est plus sommé de répondre seul à une dette qu’aucun partage ne pouvait solder.

L’hérité ne se laisse pas toujours partager, mais il n’oblige pas pour autant l’héritier à répéter indéfiniment la même histoire.

Et ça, ça vaut le coût.


Notes :

[1] Jacques Lacan, « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Un nouveau sophisme » (1945), Écrits, Seuil, 1966.

[2] René Magritte, La Trahison des images, 1929.

[3] Jacques Lacan, Le Séminaire XIX, … ou pire, 9 février 1972, Seuil, 2011.

[4] Jacques Lacan, Le Séminaire XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973.

[5] Sigmund Freud, Le Moi et le Ça (1923), PUF, 1991.

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